Outdoor et grande consomation

lundi 24 janvier 2005 +

Ce matin, un message provenant d’une liste discussion spéléo à laquelle je suis abonné est tombé dans ma boîte, il y faisait état d’un lien vers un article de Libération relatant un constat, un malaise au sein des professions outdoor.

Bien que l’article soit orienté vers la montagne, les guides et leurs clients, il y a une volonté du législateur, dans plusieurs pays de l’union, à légiférer sur des pratiques qui sont fort dépendantes de conditions hasardeuses. Est-ce un bien ou un mal et qu’est-ce que cela reflète? Les terrains d’activités de l’outdoor ne sont pas sécurisés et prévisibles comme le sont les salles de gym, les piscines ou même les cinémas puisque l’ont parle désormais de loisir et non plus de sport ou de discipline scientifique.

Depuis plusieurs années les professionnels de l’outdoor font le constat suivant: le public formule une demande qui glisse de plus en plus depuis une logique d’apprentissage d’un milieu et d’une discipline vers une logique commerciale de consommation pure. Le client achète désormais un forfait lui garantissant la pratique d’une activité de loisir. Le problème provient sans doute de l’image en vogue de l’exploit et de l’aventure à portée de tous. Désormais dans nos sociétés occidentales il est de bon ton de pratiquer des activités à risques qui renforcent le côté surhomme de l’individu.

Si les années 70 étaient l’occasion d’exprimer une soif de liberté, les années 80 une volonté de s’enrichir à tout prix, les années 90 et ce début de millénaire ont vu arriver la volonté d’être célèbre et connu.

Seulement l’outdoor n’a rien de comparable avec la Star académy et autre club Méd. de voix mielleuses et faussées. Dans l’outdoor, nous sommes dépendant du milieu et cela devrait éveiller en nous un sentiment d’humilité, de vigilance et surtout une capacité d’adaptation à ce milieu. C’est à l’individu de s’adapter au milieu, pas l’inverse à moins de croire en n’importe quoi!

Ce qui m’attriste c’est que cette attitude consommatrice s’immisce partout et devient la norme. Y compris dans les activités connexes à l’outdoor. Je pense à un ami qui hier me disait qu’il était cité en justice par une de ses clientes de sa salle d’escalade. Il est inquiet car malgré un règlement, affiché dans sa salle et qui stipule que tout pratiquant de l’escalade en salle doit être couvert par une assurance ET avoir une connaissance suffisante des pratiques sécuritaires de cette discipline, une cliente ayant fait une chute (2m) entre les matelas de la salle, l’attaque en justice et demande 5000 euros de dédommagement pour une cheville foulée… Cette cliente, n’ayant que 16-17 ans, est probablement poussée à demander une telle compensation par ses parents et plus probablement par sa compagnie d’assurance.

Escalade en salle sans protection

L’epée de Damoclès qui pend au-dessus de nos têtes c’est la généralisation pure et simple de ce genre de pratiques. Sera-t-il aisé de refuser un client car il ne possède pas d’assurance… ou le niveau sportif élémentaire pour pratiquer en sécurité… ou la connaissance des règles de sécurité élémentaires? À l’heure actuelle, par exemple, la plupart des salles d’escalade belges affichent un ROI (règlement d’ordre intérieur) détaillant ces responsabilités. Et en achetant sa place le pratiquant adhère à ce ROI. Il choisi de suivre ou non ce ROI. En cas d’accident, les avocats argumentent, en premier lieu, une non-visibilité expresse de ce ROI ou une non-mise en garde, expresse du consommateur, par les gestionnaires de salles. Que faire, refuser des clients et condamner soi-même sa propre activité déjà si précaire? Pourtant en matière de sécurité nos salles (en Belgique) possèdent toutes des sols adaptés aux chutes.

Sur le site de Sol O Safe, fabriquant de la plupart des protections mises en place dans les salles belges, on attire bien l’attention sur le fait que l’escalade est un sport à risques et que même une chute sur protection adaptée peut entraîner une blessure. Citation extraite de la page consacrée à la protection SOS BLOCK:

On constate occasionnellement lors de chute sur les tapis de bloc des accidents de type foulures ou luxation. Se laisser tomber sans risque dans un matelas de chute demande une certaine technique et pratique. Si vous êtes un débutant, prenez un cours avec un moniteur ou demandez conseil à un pro.

À mon sens, c’est au client (moi, même si je suis un client autonome et expérimenté) de contrôler ce que je fais! Je suis pleinement responsable de mes actes en tant que citoyen. Jeudi dernier, alors que nous grimpions en salle, une amie avocate a fait une très mauvaise chute de… 1,5m se faisant très mal au bras. Dans le jargon des travaux en hauteurs nous appelons cela un presque accident. Jamais il ne lui a semblé nécessaire d’attaquer le gestionnaire de la salle, elle a reconnu, que malgré de longues années de pratique, elle avait commis une erreur et avait mal chuté. Certains s’assument tandis que d’autres préfèrent reporter un maximum de responsabilités sur autrui. C’est beaucoup plus aisé.

Cette année je n’ai pas été couvert par une quelconque assurance… ce qui ne m’a pas empêché de grimper en montagne. Mais j’ai adapté ma pratique en fonction de ma situation, de mes connaissances et de mes performances. C’est ainsi que dans la voie Ravanel sur la Dent d’Oche, en compagnie de mon ami Stéphane Nicolas, nous avons fait demi-tour au début de la septième longueur alors que la voie en compte dix. Je ne regrette pas cette décision et je ne pense pas que Stéphane la regrette aussi.

Cette attitude de consommation et de non pro activité me parait difficile à changer. C’est un fait de société que l’on retrouve dans d’autres secteurs. Et c’est compréhensible. Dans le domaine de l’informatique, lorsque vous achetez un nouvel ordinateur, on vous offre la possibilité d’acheter une garantie étendue vous mettant à l’abri de la moindre défaillance. Même les vôtres? Pas si sûr.

Nous arrivons à un stade de civilisation où l’homme ne semble plus accepter ses erreurs et se protège via contrats, compagnies d’assurance et avocats. Mais cela empêchera-t-il la nature de provoquer des avalanches, des crues, des tempêtes?

Non, bien sûr!

Je comprends parfaitement les professionnels de l’outdoor qui craignent pour la pérennité de leur activité commerciale et qui sont divisés entre l’amour d’un milieu et l’image moderne d’une pratique axée sur l’exploit facile, à la portée du… portefeuille!

Il va nous falloir repenser la manière dont nous pratiquons ce qui est pour certains un sport, pour d’autres une science, une passion ou un loisir.

Pour terminer, je pense que cette évolution de la société dans ses besoins de consommation facile et sans effort a contribué à la réduction des pratiquants des sports que nous aimons. C’est pourquoi, je pense, la perte de membres a provoqué la fusion de fédération auparavant un peu concurrentes. En Belgique ce fut le cas avec la VVS et le VBSF. Pour l’instant le BAC (club alpin belge , aile flamande) n’a pas encore fusionné avec le CAB, ce n’est pas à l’ordre du jour malgré une organisation nationale, seule les petites fédérations y pensent pour pérenniser leur sport. Au niveau de l’“UBS (Union belge de spéléo)”:http://www.speleo.be/ubs, on parle dans les couloirs de cette perte de vitesse.

Est-ce cette attitude conso va se prolonger?